Albénoède
2ème partie
Après un assez long périple, les deux amis reviennent dans la maison de
Socrate.
« Maintenant, mon cher
Albénoède, peux-tu me dire si tu as appris des choses au sujet de cet enfant ?
- Sans aucun doute Socrate, et
j’ai peut-être entendu trop de choses car je ne m’en trouve que plus embarrassé encore!
Faut-il que je sois prétentieux
de m’être supposé supérieur aux autres sophistes et faut-il que je sois sot d’avoir accepté d’être payé pour instruire cet enfant ! J’irai sans aucun doute rendre cet argent car je suis bien
incapable! Ma sagesse n’est pas assez grande ! Cette tâche est telle que je n’en vois ni le cheminement, ni la fin, ni même le commencement ! J’ai appris des choses, oui Socrate, mais moi,
Albénoède, je peux te dire que je n’ai pas appris qui est cet enfant !
- Albénoède, ne te désespère
pas. Au contraire, tu me montres ta sagesse ; car tu es sage, Albénoède, en affirmant que tu ne sais pas qui est l’enfant.
Ce n’est pas cela qui me prouve
donc que ta sagesse n’est pas assez grande !
- Et en quoi ne suis-je donc
pas sage ?
- En cela que tu te montres
lâche.
- Je serais lâche Socrate, en
n’osant pas avouer mon impuissance et ce serait lâche de se cacher de la vérité. Et ce qui est vrai, c’est que je ne saurais rien entreprendre pour instruire cet enfant!
-Retourne dans la famille de
l’enfant et remets l’argent si cela te pose un problème. Mais que diras-tu donc à sa mère et à son père ?
-Ils sont si désemparés ! Ah !
Socrate, sans doute aurais-je grand tort d’agir ainsi et de les abandonner à leur affliction!
La sagesse serait de confier
l’enfant à l’un de ces savants que nous avons rencontrés puisque, moi-même, je ne peux rien.
-Comment sais-tu que tu ne peux
rien n’ayant pas encore essayé ?
-Crois-tu que je n’ai rien
tenté ?
-Tu dis que tu as appris de
nouvelles choses et ne serait-il pas sage de considérer ton problème à la lueur de celles-ci?
Ne serais-tu pas lâche si tu
t’enfuyais maintenant devant l’ampleur de la tâche que l’on t’a confiée ? …
Et tu dis aussi que tu ne sais
où se trouve le commencement. Alors, si tu le veux bien, commence par me dire ce que tu as appris ?
-Tu étais avec moi, Socrate, ne
le sais-tu pas toi-même ?
-Certes Albénoède, mais
j’aimerais l’entendre de ta bouche. Parle donc ! Qu’as-tu appris?
-D’abord, qu’il existe un peu
partout des enfants qui lui ressemblent. Ces enfants lui ressemblent et, en même temps ne lui ressemblent pas. A bien y réfléchir, tous ces enfants se ressemblent mais aussi: ils sont tous
vraiment différents.
-Mais, n’en est-il pas de même
pour tous les autres enfants ?
-Que veux-tu dire
?
-Les enfants sont tous des
enfants et en cela, ils se ressemblent mais en même temps, ne sont-ils pas tous dissemblables ?
-C’est la
vérité.
-Et ceci te met-il d’ordinaire
dans l’embarras ?
-Non
-Et comment doit-on s’y prendre
pour les instruire ? Te préoccupes-tu de leur ressemblance ou bien de leurs différences ?
- Tous ceux qui s’occupent
d’apprendre aux enfants en ont observé les ressemblances selon les âges de la vie et, crois moi Socrate, cette observation est bien utile ! Cependant, je ne suis pas de ceux qui négligent les
différences ou de ceux qui cherchent à les nier. Et j’essaie de voir en chaque enfant ce qu’il y a en lui de commun avec les autres et en même temps
ce qu’il y a de particulier.
-Ne peux-tu faire de même en ce
qui concerne cet enfant par rapport au groupe des enfants qui lui ressemblent ?
-Peut-être bien… -Sans oublier
qu’ils sont avant tout des enfants !
-Il faudrait être bien éclairé
sur toutes ces différences et ces ressemblances !!!
-N’avons-nous pas fait tout ce
qu’il était possible de faire pour nous éclairer sur ces ressemblances et ces différences ?
-Peut-être, mais je ne sais pas
encore comment je pourrais m’y prendre pour instruire cet enfant !
- N’avons-nous pas interrogé
les meilleurs maîtres et les médecins les plus célèbres ?
-Certes, mais il n’en demeure
pas moins beaucoup d’ombres dans mon esprit.
-Et n’avons-nous pas rencontré
d’autres hommes encore, ceux qui enseignent, ceux qui soignent et ceux qui éduquent, ceux qui observent, ceux qui cherchent, non seulement dans notre Cité mais encore dans les autres Cités
?
-J’en
conviens.
-Et tu me dis encore que tu ne
sais qu’un peu qui est cet enfant ? Que tu ne sais pas que faire avec cet enfant ?
-Oui, c’est ce que je
dis.
-Et, tous ces hommes que nous
avons rencontrés, tu les as écoutés avec attention, tu les as remerciés pour toutes les choses qu’ils t’ont donné à voir.
-Oui. Cependant, ils ne sont
pas tous d’accord entre eux. Lequel devrai-je suivre dans son raisonnement ?
-Crois-tu qu’un seul d’entre
eux ait atteint un tel niveau de la connaissance qu’il puisse dire : « Je sais qui est cet enfant et donc voilà ce qu’il faut faire ! » ?
-Non assurément aucun, même si
certains l’ont prétendu.
-Et ceux qui l’ont prétendu te
paraissent-ils sages ?
-Certes non. Ils n’ont pas une
seule fois rencontré l’enfant !
-Ils l’auraient rencontré une
seule fois qu’ils auraient pu prétendre le connaître ?
-Ce n’est pas ce que je dis…je
ne sais pas….l’enfant lui-même ne se donne pas à voir !
-Et quels sont donc ceux qui te
semblent les plus sages ?
-Je dirais sans aucun doute que
ce ne sont pas ceux qui prétendent tout savoir avec certitude!
-Et parmi ceux qui n’ont pas
prétendu tout savoir ?
-Certains m’ont demandé de leur
amener l’enfant parce qu’ils avaient le besoin de l’observer quelque temps avant de me donner des réponses. Ils ont sans doute l’oeil exercé et
verront ce que je n’ai su voir.
-Conduiras-tu l’enfant vers
l’un d’eux ?
-Je le ferai si l’on me donne
l’assurance que l’enfant ne sera pas seulement le jouet de leur curiosité et qu’il ne sera pas emprisonné dans une cage comme celle que nous avons vue.
-Je vois que tu es prudent.
Combien louable est ton désir de protéger cet enfant ! Mais ne songes-tu pas qu’on puisse l’emprisonner d’une autre manière ?
-Que veux-tu dire et de quelle
manière parles-tu ?
- Réfléchissons encore et
dis-moi d’abord : lequel des ces savants choisiras-tu ?
-Il me faut y réfléchir : il y
a le premier médecin qui me semble d’une grande intelligence et un autre aussi : celui qui a beaucoup cherché et cherche et cherche encore dans les
potions et les remèdes : celui-là cherchera aussi pour l’enfant.
Il y a aussi le maître de
musique : il s’occupe d’un enfant qui ne me semble pas malheureux. Mais il me semble qu’il faudrait plutôt confier l’enfant à l’homme que nous
avons rencontré en dernier lieu : c’est le plus grand maître dans l’art de parler.
-Peux-tu me dire pourquoi tu
choisirais ce maître ?
-Comment pourrais-je instruire
l’enfant s’il ne connaît pas les mots et comment saurais-je qu’il les connaît s’il ne les utilise pas ? Les mots : c’est bien ce qui manque avant
tout à cet enfant !
-Tu es bien à l’aise dans ton
raisonnement ! Es-tu bien certain de savoir ce qui manque avant tout à cet enfant ?
-Il me semble bien….peut-être
faut-il s’interroger encore ?
-Peut-être…Et si tu choisissais
de confier l’enfant au plus grand maître dans l’art de parler, que ferait ce maître selon toi?
-Sans doute ne poursuivrait-il
que son désir de parvenir à faire parler l’enfant.
-Cela serait-il un bien pour
l’enfant ?
-Certes oui Socrate
!
-Cependant, tu dis qu’il ne
saurait être question que d’atteindre ce but et pas un autre : le faire parler et pas autre chose ?
-C’est cela même. Le faire
parler d’abord ! C’est certainement chez ce maître là que j’irai confier l’enfant dès que j’aurai quitté ta demeure.
-Et tu ne confirais pas
l’enfant aux autres médecins, au maître de musique, à celui qui enseigne la danse…ni à aucun autre ?
-Mais Socrate, ne nous faut-il
pas trancher et décider de ce qui est le mieux pour l’enfant ?
-N’est-ce pas ce que nous
essayons de faire ?
-Et parler n’est-il pas selon
toi ce qu’il convient d’apprendre en premier lieu à cet enfant?
-Apprendra-t-il à parler si tu
l’enfermes ?
-Je t’ai dit Socrate que je ne
confierai pas l’enfant à qui voudra l’enfermer.
-Mais encore une fois
Albénoède, s’agit-il seulement de l’enfermer dans une cage en bois?
-S’agit-il de l’enfermer dans
autre chose ? Ah, Socrate, il me vient à l’esprit soudain un autre genre d’enfermement : s’agit-il de l’enfermer dans une science ou un art particulier en négligeant de considérer ce que
pourraient apporter à l’enfant toutes les autres sciences et tous les arts d’une autre sorte ?
C’est bien à cet enfermement
que tu songes ? C’est sans doute ce que tu veux me montrer depuis tout à l’heure ! Socrate pardonne ma sottise !
-Tu la dois à ton empressement
d’agir et cela montre encore une fois l’intérêt que tu portes à cet enfant.
-Que faire alors
?
- Retourne auprès de lui et
n’écoute pas ceux qui te disent que ce que tu fais est vain, et qu’il faut le laisser dans l’ignorance des choses ou pire encore dans l’ignorance des êtres qui l’entourent. Et surtout, ne laisse
pas cet enfant dans la souffrance et dans l’ignorance de lui-même.
Cherche d’abord dans l’enfant
et cherche aussi en toi-même, et puis enfin, écoute encore les autres, les savants, ceux qui essaient de soigner les corps et ceux qui essaient de soigner les âmes et tous les autres aussi, et
retourne auprès d’eux avec l’enfant ! Mais écarte de toi ceux qui prétendent savoir avec certitude, ceux qui estiment qu’ils connaissent tout de leur science et ont fini de chercher car ceux-là
ne savent rien, écarte aussi ceux qui pensent que leur science est la seule valable et la plus haute et qui n’interrogent pas les autres sciences, écoute plutôt celui qui est prêt à partager avec
toi, et avec tous les autres, un peu de ce qu’il croit savoir.
Ne laisse croire à personne que
cet enfant n’est rien, rien qu’un perturbateur et un buveur de lait, mais, si c’est tout ce que tu sais de lui avec certitude: qu’il aime le lait, alors, commence par le lait pour l’amener
lui-même à construire sa connaissance.
- Socrate, je sais qu’il est
temps pour moi de retourner auprès de cet enfant.
Mais avant de te quitter, il y
a encore une question que je me pose : qu’en est-il de la lumière du soleil ?
…. »