
Autisme et tabou
Autismes et différences
Marielle CATHENOD
Editions de l'officine
| Novembre 2009 | ||||||||||
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Ce dialogue entre Albénoède et Socrate n’a pas été traduit du grec ancien par Platon ou un autre… Il fut le fruit de ma pure imagination…Une sorte de rêve éveillé : j’ai imaginé que tout était simple, qu’il suffirait
d’interroger Socrate , en osant prétendre que son intérêt pour l’élève d’Albénoède serait aussi puissant que celui qu’il portait à un certain Charmide, beau, grand, fort et à l’âme bien faite …
Albénoède
1ère
partie
Un étrange enfant a été confié à Albénoède, un enfant que tous les sophistes, pourtant chèrement payés par la famille, ont rejeté les uns après les autres.
Albénoède avoue qu’il ne parvient pas à l’instruire. Il est venu voir Socrate.
«Albénoède, tu sais que je ne suis pas savant. Pourquoi as-tu choisi de venir me voir d’abord au lieu de rencontrer les savants de la Cité ?
-Socrate, je ne sais ni que faire, ni qui consulter sur le sujet qui me préoccupe. Tu me vois bien désemparé !
- Tu es mon ami, tu es venu jusqu’à moi. Parle donc: je veux bien essayer de te venir en aide. Parle moi de l’enfant.
-Tantôt il se tait, comme à l’écart du monde. Tantôt il se met à crier de sorte que les voisins arrivent à ma porte pour savoir ce qui se passe et ils s’écrient en le voyant : « Quels sont donc
les démons qui habitent son âme ? »
Sa famille est dans le malheur : elle a imploré tous les dieux et a fort dépensé en sacrifices! Et personne n’accepte la tâche de l’instruire et l’on dit qu’il est impossible d’atteindre son âme. Cet enfant dérange. Mais devons-nous l’écarter pour ne plus entendre ses cris et le laisser dans l’ignorance?
-Si tu pensais ainsi, tu ne serais pas ici avec moi. Mais poursuis donc.
-Je devrais lui enseigner la lecture et les mathématiques. Mais les lettres et les chiffres ne sont rien pour lui, pas plus que les mots ni les nombres. Et il semble que
toute chose lui soit
étrangère aussi : il ne sait pas ce que signifient les mots maître et disciple ou des mots plus simples encore : la table ou le bâton et même encore : il ne sait pas ce qu’est la coupe dans
laquelle il verse son lait avant de le boire!
Il a une coupe à lui et n’en utilise jamais une autre! Si je lui apporte un autre vase à boire d’une autre forme ou d’une autre couleur, et même une coupe qui ressemble en tout point à la sienne, il ne boit pas le lait. Mais s’il a soif, il va chercher la coupe qui lui appartient.
-Tu dis qu’il ne connaît pas les mots.
-Non il ne connaît pas les mots.
-Tu dis qu’il ne connaît pas la coupe?
-Il ne connaît pas la coupe!
-Mais s’il a besoin de boire son lait, prendra-t-il le bâton ou la table ?
-Non, bien sûr !
-Il prendra sa coupe ?
-Oui, certes.
-Et il va choisir sa coupe pour boire le lait plutôt que la table ou le bâton ?
-Veux-tu me montrer, Socrate, que, s’il choisit la coupe, c’est qu’il sait ce qu’est une coupe?
-Ce n’est pas ce que j’ai dit. Je dis que, s’il choisit sa coupe et non autre chose pour boire le lait, il a relié dans son esprit sa coupe avec le lait. Et si tu lui montres un autre vase à boire et qu’il se trouve que l’enfant ait à ce moment là envie de lait, tu dis qu’il va chercher sa coupe ?
-Oui, c’est ce que j’ai dit.
-Pour des raisons obscures encore, il ne choisit donc qu’un seul objet pour boire son lait et peut-être a-t-il peur de quelque chose ?
-Il ne paraît pas craintif ! Mais peut-être a-t-il peur en effet !
-Et cet enfant n’est pas dans l’ignorance totale en ce qui concerne le récipient qui sert à boire le lait.
-Il sait donc que la coupe sert à boire. Mais où cela nous mène-t-il ?
- Albénoède, modère ton ardeur…Nous verrons bien où cela nous mène. D’abord, je n’ai pas dit qu’il sait qu’une coupe sert à boire, mais qu’il sait qu’il peut utiliser la coupe pour boire le lait.
-Ne sait-il donc pas que la coupe, si elle peut servir à boire le lait peut servir à boire aussi de l’eau et le jus des fruits et tout ce qui peut se boire ?
-Je ne sais pas. A-t-il dans son esprit relié le lait, l’eau, le jus en cela qu’ils peuvent tous être bus dans sa coupe ?
-Que veux tu dire Socrate ?
-N’as-tu pas dit que tu te préoccupes d’instruire cet enfant ?
-Oui .
-Il te reviendra donc de chercher toutes les réponses à ces questions, il faut que tu observes si l’enfant a fait les liens dans son esprit entre le lait et l’eau comme entre la coupe et tous les
vases à boire, pour arriver à l’idée du liquide.
-Mais il ne connaît pas les mots ! Il ne pourrait pas comprendre l’idée du liquide et celle du récipient !
-Tu as peut-être raison… Mais d’abord, dis-moi, comment peux-tu affirmer qu’il ne connaît pas les mots ?
-Parce que je m’en suis rendu compte !
-Comment cela ?
-Il entend les mots, il n’est pas atteint de surdité : il sursaute parfois s’il perçoit un bruit léger. Je sais qu’il entend les mots mais il n’en comprend pas le sens.
-Alors, que sont les mots pour lui ?
-Rien !
-Rien ?
-Rien ! Seulement des sons, des sons assemblés. Se rend- il seulement compte que ces sons sortent de notre bouche ? Il ne me regarde pas quand je lui parle !
-Tu dis qu’il entend des sons, des sons qui , pour nous, représentent des mots mais qui, pour lui, ne signifient rien, rien que des sons.
-C’est cela même.
-Donc, tu me dis qu’il ne relie pas, dans son esprit, les sons qu’il entend quand tu lui parles et l’objet que tu veux désigner en utilisant ces sons.
-C’est bien cela : il me semble qu’il ne fait pas le lien dans son esprit.…
-Et donc, il ne peut relier le mot à l’objet dans son esprit ?
- Non, c’est l’évidence! Mais enfin, comment cela se peut-il ? Et si l’on admet qu’il est possible que le lien dont tu parles, le lien entre le mot et l’objet que ce mot
désigne, n’existe pas dans l’esprit de cet enfant, comment l’éclairer sur ce lien ? Tous les enfants apprennent ces choses naturellement avec leur mère ou leur nourrice! Et
même les enfants les plus ignorants dans le domaine des mots savent au moins reconnaître les sons assemblés comme des mots qui ont un sens, bien que, parfois, ils n’en
connaissent pas la signification !
-Tu veux dire : les enfants, dans le domaine des mots qu’on emploie avec eux, savent quand ils ne savent pas.
-C’est bien cela. Et s’il arrive qu’ils se trompent, on peut leur montrer où ils se trompent en utilisant d’autres mots!
Mais cet enfant-là…
-Cet enfant –là, dis-tu ?
-Cet enfant là, il ne sait même pas qu’il ne sait pas.
Socrate, dis-moi, encore une fois : comment cela se peut-il ?
-Comment cela se peut-il ? Je n’en sais rien …mais, vois Albénoède: ton histoire de coupe de lait nous a mené bien loin !
-Bien loin en effet, mais, hélas Socrate, tu ne m’apportes pas de réponses.
-Ne t’avais-je pas prévenu de cela ?
-C’est vrai : tu m’avais prévenu.
-Malgré cela, tu es là, en train de réfléchir avec moi. Je ne sais pas répondre à tes questions et il est vrai que je t’en ai apporté d’autres. Cependant, crois-tu avoir perdu ton temps en
parlant de ces choses avec moi ? Estimes-tu ces questionnements inutiles? Penses-tu que je t’embrouille l’esprit davantage ?
- Nous savons juste un peu plus de ce que nous ne savons pas.
- Albénoède, il est bientôt temps pour toi de te rendre auprès des savants et de les interroger eux aussi les uns après les autres. Tu es mon ami et je te vois dans l’embarras et encore, tu as
piqué ma curiosité ! Aussi, je veux bien consentir à t’accompagner auprès d’eux.
Mais auparavant, parle- moi encore un peu de cet enfant : parle- moi de ce qu’il semble connaître plutôt que de ce qu’il semble ne pas connaître.
-Il aime la lumière. Il sait que la lumière vient du soleil.
-Comment peux-tu affirmer cela ?
-Il aime le rayon de soleil qui passe par ma fenêtre et qui projette la lumière dans ma maison : il a découvert hier un fil de lumière qui provenait de ma fenêtre entrouverte
et qui
traçait une ligne sur son bras. Alors, il a bougé le bras doucement pour que cette ligne de lumière semble se déplacer sur sa main. Et puis il a bougé tout son corps pour observer les changements
et quand son visage a été éclairé, il a levé les yeux pour chercher encore d’où venait la lumière et il a couru à la fenêtre pour l’ouvrir en grand.
-Alors, continue ! Qu’a t’il fait ?
- Il a regardé le soleil. Rien de plus.
-Rien de plus ?
-Rien de plus. Il était tendu vers le soleil, sur la pointe des pieds : il semblait chercher quelque chose. Mais cherchait-il de tout son corps ? Pour la lumière, pour la chaleur ? Ou
cherchait-il de toute son âme ? Je ne saurais dire…
-Et qu’as-tu fait Albénoède ?
-Au bout d’un certain temps, je l’ai écarté de la fenêtre.
Je crains qu’en le laissant
agir ainsi, il se brûle les yeux. »